Par où ça se construit un espace?

16 mai 08

Il y a des logiciels superbes aujourd’hui pour ça : on prend une ville, n’importe, qu’on connaît bien, qu’on parcourt ou simplement, par données recueillies, sur laquelle on fantasme. On cherche des fréquences, des quantités : passages publicitaires, argent, émeutes, années d’études, on inclut ses propres passages en tel et tel lieu, les intensités de souvenirs ou de rêve, les lieux de station ou passage. On peut combiner tout cela, obtenir des cartes objectives autrement et y inclure la part d’inconscient. On peut découper ainsi directement une image satellite et réagencer les quartiers, les zones. L’image connue, la plus simple, c’est celle du monde divisé par Etats, leur taille en proportion du PIB ou peuplement. Mais on n’est pas obligé de garder une image réelle : cela peut être une carte non-géographique par lignes et couleurs, à courbes de niveaux, à rifts et zones de frottements. Le principe peut s’appliquer de la même manière aux plus petits espaces : son propre bureau, son propre corps. Intérêt pour ça de certains autoportraits de Siya Singh, qui photographie à quelques centimètres de son cou, sous la langue, sous le t-shirt, le long de ses côtes et la ligne des hanches, des jambes derrières. Elle inclut l’espace à portée de bras, qui tient l’appareil, elle cherche des angles qui ne soient pas le face à face du miroir hiérarchisé, rendu opaque par son statut, le regard linéaire et quotidien pas plus qu’un autre mais celui-là mémorisable. Elle tombe sur des espaces pas percés comme un visage, qui disent moins, qui sont comme des murs si on n’intercale pas une photo des yeux dans la série projetée au mur, pour plonger là-dedans, pour avoir l’illusion qu’on a vu l’intérieur. Pourtant toujours à observer de très près par exemple un gros orteil on reconstitue un visage, même monstrueux, ou un coude, un sexe bien sûr. Il faudrait pour compléter le dispositif marquer les espaces d’échange de chaleur plus ou moins forts : le crâne et les mains, les zones de frottement et celles protégées, celles qui peuvent faire signe, même une oreille déchirée ou un tatouage ou la glotte, le thorax qui traduit la respiration ; celles ouvertes sur l’intérieur du corps, celles cachées, les dures et les molles, celles plus ou moins liées au squelette, celles plus ou moins prises dans les axes d’équilibres et les autres qui s’écartent, celles plus ou moins fréquemment en mouvement. Celles aussi présentes à l’esprit, même irrégulièrement, et les autres. Encore, il y a peut-être, il faudrait se renseigner, certaines parts de soi qui vieillissent plus vite que d’autres.

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Pour démonter ces espaces-là on peut aussi simplement raconter, façon artisanale, certains qui nous sont chers. Pas vraiment des lieux, plutôt plutôt une impression commune face à certaines vues, certaines photographies, certaines qualités de l’air qui en vous font l’aller-retour et soudure. Ainsi cette image de Paris, prise depuis une marge de l’avenue de la Grande Armée, au niveau de l’actuelle station de métro Argentine, l’Arc de triomphe au loin, à l’arrière-plan. Au premier une jeune femme qui porte un chemisier noir descendant en tablier, est-ce d’une seule pièce ? jusqu’à la taille, et le vent emporte ce couvre-jupe vers la droite. Dessous la jupe est claire, un éventuel motif impossible à distinguer, à cause du vent et d’un léger flou. Elle serre sagement les pieds, semble s’appuyer sur les tranches extérieures de ses bottines, peut-être des sandales prolongées par des bas noirs. Deux pans de cheveux lui couvrent les tempes, tirés du centre du front jusqu’à la nuque, lisses, avec par-dessus une excroissance sombre, à double mamelons qui pourrait être un bonnet de peu d’épaisseur. Dans sa paume gauche, elle tient une forme ronde, impossible à distinguer. Le photographe a réglé le diaphragme à l’infini : la large esplanade de bitume gris derrière elle est floue elle aussi, un défaut de lumière l’irise légèrement en deux fines bandes blanches, à moins qu’il ne s’agisse de rafales de poussière, qui la parcourent dans notre direction, légèrement de biais, vers notre droite. Elle est fermée par une barrière, à une bonne vingtaine de mètres derrière la jeune femme, c’est à partir d’elle que l’enfilade de l’avenue devient parfaitement nette, jusqu’à l’arc.

Cette femme-là ne sert pas à grand chose dans cette photographie : on n’a pas vraiment cherché à la garder en mémoire, elle se tient debout à l’angle inférieur gauche de l’image, très décentrée, floue. Pourtant, elle pose. Il ne s’agit pas d’une photo d’amateur manquée, même si le cadrage n’est pas idéal – la barrière mange l’image en plein milieu, sur toute la longueur, elle achoppe à notre droite sur un bâtiment grossier d’un seul étage maladroitement conservé dans le cadre, de même à notre gauche sur une portion de palissade effondrée, les planches pour moitié brisées. La barrière est découpée par morceaux d’environ deux mètres – douze tiges de fer forgé – qui tiennent mais ne sont plus d’équerre. La jupe de la jeune femme donne une idée du vent ce jour-là sur l’avenue d’Argentine.

Cette photographie a été prise quelques jours après la Commune de Paris. On distingue des tas de gravats derrière la barrière. Sur la droite, dans l’enfilade de l’avenue, l’arête du premier immeuble visible, celui qui fait l’angle avec la rue d’Argentine, est largement ouverte sur quatre étages: on voit nettement l’intérieur des appartements, une porte par étage mais pas de meubles. Les fenêtres des deux façades suivantes, sur l’avenue, ont sauté, certains volets pendent. Puls loin, le troisième bâtiment s’est effondré. Il laisse voir le mur porteur nu du suivant, auquel il manque peut-être les deux derniers étages. Dans le coin opposé de la photographie, pour nous du côté gauche de l’avenue, un nuage de poussière épaisse gonfle derrière un arbre. Me frappe l’aspect familier des lieux, leur image policée dans ma mémoire, qui ne disparaît pas totalement dans cette photographie de guerre. Derrière la barrière, une colonne Morris est clairement visible sur l’avenue large et plane, bordée des mêmes arbres qu’aujourd’hui, avec au fond l’arc de triomphe net, intact. Certainement il y a de la poussière sur l’avenue aussi, qu’on distingue légèrement trouble entre les barreaux.

Je garde cette image dans mon ordinateur depuis bientôt un an. J’y reviens régulièrement. Pourtant je n’avais pas jusqu’ici remarqué les portions de grille de guingois, la colonne Morris sur l’avenue de la Grande Armée elle aussi éventrée – les panneaux publicitaires ont disparu : on distingue l’avenue à travers ses montants, et je n’avais pas noté le vent qui lève la poussière sur tout l’espace, hormis dans la jupe agitée de la jeune femme. Parce que l’œil recompose de lui-même, inconsciemment, cette image connue, perturbée évidemment par la destruction d’une partie des bâtiments, mais toujours profondément ordonnée car familière. C’est la tension entre mon souvenir – qui tend à réordonner, à nettoyer l’image jusque sous mes yeux, les premières secondes, où lors d’un bref coup d’œil – et ces éléments perturbants, évidents, qui ici m’attire, forcément irréductible au langage écrit. C’est quelque chose de visuel, de sensitif : quelque chose comme un désastre ; dans un fond de mémoire, un souvenir qui s’écroule infiniment.

Qu’est-ce que je recherche ici ? Peut-être justement une certaine propriété du rêve, à un moindre degré de la mémoire, qui n’intègrent pas, ou avec difficulté, la contradiction. Une image familière, détruite et pourtant stable, ouverte et presque inchangée, à condition de ne pas s’y attarder. C’est la coexistence de deux espaces en un seul, fondus, non-antagonistes.

Pour la même raison j’ai le vieux projet de rassembler, pour en faire un hypothétique livre, certaines images de Paris, ville où j’ai grandi, que j’ai peine à appeler mienne mais qui m’est à minima la plus familière, de certaines zones aujourd’hui construites, à l’époque en friche ; des images de destructions, des terrains vagues, des langues de sable qui viennent lécher le nord de Paris. Aussi fonctionneraient peut-être des images d’émeutes, des barricades. Ainsi celle-ci, prise durant les émeutes du 6 février 34, sur la place de la Concorde, peut-être depuis l’actuel hôtel de Crillon, où dans mon souvenir on ne voit pas le barrage des forces de police, ce qui est pourtant très probable, mais seulement vu d’assez haut et de biais, sur le grand espace vide et plan – encore une fois – des messieurs en noir et manteaux longs étrangement animés : jambes en compas, bras tendus pour lancer un projectile. Je ne saurais pas expliquer pourquoi j’exclue de mon corpus les images d’inondations, évidemment liées aux précédentes, quoique trop évidentes.

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