Par où ça se construit un espace? (tentative)

17 mai 08

Un salon aristocratique, il existe, il a le bel espace nécessaire, les enfants, les mains. C’est un espace large, aplati, celui de son carrelage de pierre dense noir et blanc : quelle que soit la surcharge de meubles qu’on ait pu y déposer, selon les époques, vue sur les photographies, malgré la débauche baroque souvent chaque élément y est comme isolé, de même chaque habitant. C’est un espace scindé, comme l’est celui de la gare dans le Pickpocket de Robert Bresson, qui morcelle l’espace-mains, l’espace-veston, les regards, les marches… Ce sont des espaces multiples qui se toisent et communiquent par opposition, par répulsion mutuelle ; que parcourent d’étonnantes similitudes, des ponts inattendus : les gestes communs aux enfants et au père, la ressemblance physique inévitable, leur affection, leurs regards bien plus que le flot des paroles mondaines même entre eux, dites seulement pour ne pas rompre totalement l’espace, comme une musique de fond. Cet espace-là, qui vous happe à la traversée, c’est physique, est parent de celui visible dans la photographie de l’avenue d’Argentine par certaines qualités de silence, de découpe, de violence calme, par ses micro-éléments en relations complexes et son « cadre » large, plan, non-englobant.

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On pourrait multiplier ainsi les exemples : ces quatre tables d’université collées l’une à l’autre, croisées chez F. Bon, avec la variété des teintes du même bois selon l’usure et l’orientation du flash, couvertes de graffitis, gravées, dessinées en silence pendant des années de cours. Il y a des dessins repris d’une heure à l’autre, des phrases qui se répondent, se recouvrent : une logorrhée bourrée de contradictions, joyeuse. C’est une forme gravée, lacérée, peinte même par endroits sans qu’on ait vraiment tenu compte du cadre : le remplissage déborde, il pourrait s’étendre à l’infini.

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Encore cette image d’un documentaire d’Olivier Jobard : neuf immigrés d’Afrique à l’instant arrivés sur une plage européenne, la coupure des vagues, les hommes reprenant chacun leur souffle après naufrage, deux au centre qui tentent de ranimer un troisième, un autre qui se frotte le crâne assis dans un trou de sable, trois marchant encore dans l’eau à mi-cuisses.

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