Rigoni Stern et mythologies paternelles

17 juin 08

En suivant la coupe d’Europe sur mon fil AFP (pas de télé et au travail ces temps-ci), entre deux dépêches et en catégorie pas urgent : la mort de Mario Rigoni Stern annoncée ce soir, enterré aujourd’hui, ils ont attendu pour rendre public. C’est lecture de mon père liée à ses origines italiennes, plus les récits de montagne et de la Seconde guerre. Derrière il y a l’histoire familiale de cette espèce d’oncle qui, comme Rigoni-Stern, a fait la campagne de Russie avec les Alpini, les chasseurs alpins italiens, c’est une histoire de cailloux. En janvier 1943, il avait fui le Don, sept jours de marche sans possibilité de dormir : les Allemands enfoncés, les russes remontaient sur une boucle du fleuve, un triangle vers Stalingrad et les Italiens qui tenaient la rive nord se sont retrouvés dans une poche d’encerclement, quelques kilomètres à passer qui peu à peu rétrécissaient. Le Soldat dans la neige, de Rigoni Stern, ressemble étrangement aux mémoires du sergent Bourgogne, la campagne napoléonienne, les soldats qui éventrent les chevaux pour s’y reposer. Du régiment de l’oncle, plus vraiment armé, mal chaussé, mal vêtu, pas nourri, 17 sont revenus. Ils se retrouvaient une fois l’an dans les Alpes et lui y allait en voiture. Pareil pour acheter ses cigarettes, à cinquante mètres de sa porte. Il disait avoir suffisamment marché pour sa vie. Les autres sont restés dans la neige, corps indissociables du mammouth congelé, du cerfs, de la curiosité ethnographique, les os retournés au socle du gel. L’oncle a vu par moins quarante les grandes plaines du Don, celles qui six mois plus tôt l’enthousiasmaient comme les montagnards n’ayant jamais imaginé tant de grain pousser sur tant d’espace. Ca n’était pas un régiment profondément fascisé, Mussolini n’avait pas été particulièrement assidu en tournées dans les hauteurs. Peu ont compris ce qu’ils faisaient dans la neige de là-bas, malgré l’équipement mauvais, la coordination approximative avec l’armée allemande. L’oncle lui-même était alors jeune officier fanatique de montagne et pas grand-chose d’autre. Line, sa femme, avait lu que les soldats gelaient en dormant ; elle avait expédié des amphétamines, qui lui ont permis de marcher. A son retour, il a pris à son compte un vœu de sa belle-mère à Sainte Rita – elle était trop vieille, elle l’avait fait pour lui, elle y tenait : il a marché jusqu’à cette église au sud de Rome, je ne me souviens plus du nom de la ville, pieds nus cette fois. Il racontait qu’un midi la route de caillasse passait un pont, et qu’il était monté sur le muret de belles pierres taillées pour adoucir la marche. Passé le pont, il s’était senti malhonnête, disait-il, et avait rebroussé chemin pour emprunter la volée, sur la caillasse.

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