Faces.1

9 janvier 10

En juillet 2006, l’été de la dernière guerre menée par Israël au Liban, je commençais une collection d’images de presse. Chaque matin, j’étalais sur la vaste table de cuisine de la maison bas-alpine où je passais mes vacances des journaux français, américains, anglais, parfois allemands et je suivais la marche du désastre, devenant à mesure plus familier de la topographie libanaise et, en pensée, des envoyés spéciaux occidentaux.

J’accumulais ainsi une masse conséquente de papier imprimé, dans laquelle je me mis à découper certaines photographies. C’était une forme de promenade à l’œil et au ciseau, que j’ai reprise depuis à intervalles variables mais avec constance, dans l’information fraîche ou en puisant dans les stocks de papier allume-feu, dans les placards.

Ainsi de la guerre au Liban je conserve cette image : elle figure trois très jeunes soldats israéliens en pied, serrés dans un nuage de poussière blanche, qui noie le cul des obus alignés autour d’eux comme  la quasi-totalité de l’arrière-plan. Le faîte d’une rangée d’arbres en émerge à quelques centimètres du bord supérieur de la photographie. Dans cette chape les trois soldats, comme le char Merkava auquel ils tournent le dos, demeurent parfaitement nets, à l’exception de leurs rangers, qui disparaissent dans le nuage quasi-opaque au sol. Ils forment une étrange variation sur le thème des trois singes. Leurs jambes sont légèrement arquées, leurs omoplates contractées resserrent leurs épaules en dedans, leurs mains pressent les casques sur leurs oreilles. Deux d’entre eux ferment les yeux, le premier sur la gauche comme paisiblement détaché du monde extérieur, le deuxième avec exaspération, son menton enfoncé dans le col d’un épais blouson. Leurs lèvres sont contractées de même, avec un léger effet de souffle dans celles, replètes du premier. Derrière les lunettes sans montures du troisième on devine un regard tordu, fixé de biais sur le sol. Un demi-sourire semble entrouvrir ses lèvres maintenues serrées par la congestion des joues, comme d’un qui se sait photographié et manque de contenance. Peut-être de là vient l’air allégé du premier soldat sur la gauche, dont il paraît que le casque diffuse une apaisante musique d’ambiance. Peut-être est-ce simplement la suite des détonation qui les assomme, marquant sur leurs visages divers degrés du grotesque – le titre pleine page évoque le siège de Beyrouth et le chapeau précise que 96 civils furent tués ce jour-là sous les bombardements israéliens. La courte légende de la photographie corrige ce raccourci, en précisant que ces trois soldats opèrent dans le sud du Liban, non dans les alentours de la capitale, et s’attaquent plus probablement à un modeste village.

J’éprouve à feuilleter ces images une certaine gêne. J’aimerais la saisir précisément, en passant par écrit de l’une à l’autre, leur donner du jeu. Toutes ces photographies ne sont pas de guerre mais elles ont en commun une violence plus ou moins explicite, une efficacité. Elles dérangent ma conception habituelle, lisse et sage comme la vôtre de l’espace, de la figure humaine, des faits et de l’histoire. Elles m’opposent le drame, le débordement d’un peu de matière. Elles ne sont organisées par aucun principe clair : c’est là le démenti majeur qu’oppose à la pensée rationnelle une avancée par collection, par montage et toujours donc, celle qui s’appuie sur l’image. La pensée du peintre avance ainsi, comme la rêverie du philatéliste. Ils procèdent par capillarité, ils battent les buissons.

Disons qu’il est souvent  ici question de secret, de frontières et de politique. Disons que ces images me fascinent justement parce qu’elles échappent, parce qu’elles opposent une part de silence têtu aux récits du monde. Ainsi cette vingtaine de corps nus, translucides de clandestins, l’un debout et plié presque à quatre-vingt-dix degrés dans un espace d’à peine plus d’un mètre de hauteur, une dizaine par la longueur, que les douanes françaises photographiaient aux rayons x dans la remorque d’un camion en avril 2001. Ou cette carte rare du Monde diplomatique, par Philippe Rekacewicz, parsemée de minuscules points rouges et qui figure les principaux lieux de suicide de cette catégorie particulière de la population européenne. (…)

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