Faces.2

12 janvier 10

Rapidement, des visages ont pris la part la plus importante de ma collection, peut-être à cause de la place conséquente que les journaux accordent au portrait, à la figure politique en situation, à l’homme en général et à son excroissance la plus communicante. Ce sont des visages accidentés. Ainsi ce cycliste du tour de France 2006, étalé en quart de page vertical dans le quotidien anglais The Guardian. Un large détour de sang glisse sur son bras droit, il tient ses poings serrés sur son torse à la manière d’un nourrisson dans son couffin, hébété. De son visage à ses cuisses largement écartées, jusqu’au bouquet de ronce qui bourgeonne du fossé vers la route et dont on va l’extraire, tout coule ici vers l’objectif du photographe en une même ligne verticale qui tend à effacer la profondeur. Si je tourne l’image de 90° sur ma table, en allongeant le coureur à l’horizontale, cet effet de perspective se résorbe autour de son bas-ventre et isole son visage dans le coin supérieur droit du cadre, dans les ronces. J’aime les joues de poupée du cycliste abîmé : ses deux yeux minuscules dans trois longs plis de peau, qui regardent vers le bas, sa bouche qui s’ouvre pour l’air, ses lèvres grasses parallèles, ses dents menues bien alignées parallèles, inexpressive mais ouverte. J’aime le gonflement de son visage, cette étrange part de graisse que je présume également dans ses cuisses figées au pic d’un soubresaut de danseuse : on en distingue le plis.

Il y a encore cette face de Buto, qui nous ramène aux visages de guerre : celle d’une femme blessée durant un bombardement de l’armée israélienne sur Tyre, dans le sud du Liban, un raid qui fit 16 morts au moins, selon l’article d’un autre quotidien anglais publié le lendemain, durant l’été 2006. Elle est parfaitement blanchie par la poussière. Son œil droit est fermé, il y a le rose du sang qui a coulé en torsade dans le pli du menton, depuis la partie interne des lèvres ici visible, soulevée par une grimace. Il y a des grumeaux presque noirs qui s’étalent sur la fossette droite. Les sourcils froncent violemment et deux fines traces de sang qui descendent du front en rejoignent les pointes juste au-dessus du nez, en manière d’éventail.

Ce visage, comme de nombreuses gueules tordues  qui s’accumulent dans les journaux en période de conflit, de catastrophe naturelle, gueules dramatiques et ouvertes, bouches hurlantes, yeux humides et fixes, regards focalisés sur l’objectif et centrifuges, ces images disparaissent bien souvent dans une valeur d’usage purement émotionnelle, consensuelle au fond, puisqu’elle autorise à la fois la compassion et la crainte.

Je ne peux garantir que les images que j’ai choisies, qu’elles soient de guerre ou autres, ne soient pas partie prenante de ce déversoir. Il me semble que prises individuellement, elles se démarquent, elles font un pas de côté. Il me semble également que tout est affaire de montage: ensemble elles prennent le sens qu’ici je démêle, comme liées à d’autres selon d’autres critères esthétiques et idéologiques elles changeraient de valeur. Puis que l’on ne s’y trompe pas: ça n’est pas le morbide qui m’attire. Je ressens une joie certaine chaque fois que je me trouve face à une gueule qui puisse exprimer quelque chose d’autre que ce que généralement on veut bien lui faire dire. Une femme particulièrement expressive, en touchant mon visage, me disait un jour qu’il n’y avait « pas de place dedans » : il y a le nez, les yeux, la bouche, disait-elle et c’est tout. C’est fini. Mon visage tient tout seul. Entre les parties identifiées, fonctionnelles de sa face, il y a en revanche, c’est vrai, des zones franches d’expression, de l’indéterminé. Son visage a la possibilité de couler ou de se tenir, de s’affaisser certains jours et c’est ce qui lui donne la possibilité d’être laid ou beau, selon les équilibres aléatoires qui s’y forment. (…)

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