Faces.3

16 janvier 10

Certaines faces, donc, coulent. C’est un élément de plus qui relie mes images : il y a celles qui savent se tenir et celles qui s’épanchent. Il y a le sec et l’humide. Face croulante : voyez ce fusillé du 5 octobre 1944, à Vienne, en Isère, un collaborateur dit la légende. Voyez de près : l’image est floue, glissante, on voudrait toucher. C’est d’abord une bande de peau rase au-dessus de son oreille, sur la balle de son crâne il y a ses cheveux sales, plaqués en tas et quelques mèches dépassent, juvéniles. Puis on remarque sa pommette droite enflée, son œil droit à demi-fermé et assombri, ses sourcils qui tombent vers ses tempes, sa bouche en tas. Il y a dans ce visage une façon de chuter de l’intérieur qui pousse à l’amitié : la peau de ses joues creuses semble se détendre entre les pommettes et l’encoignure des lèvres, le menton. On l’attache, mains dans le dos et son cou se tasse vers l’arrière, il presse sur sa colonne. La photo a vieilli, elle est à demi-floue, je crois y voir un homme et c’est de la peur, une lassitude avachie seulement. L’image se referme. Je l’abandonne un instant. Je reviens vers elle et vois de nouveau ce visage qui tout entier s’échappe vers l’arrière : son front qui reflue trop vite vers le cuir chevelu, son menton évasé, qui laisse toute la face couler dans le cou, dans la glotte. J’y vois un caractère, mais pas mon semblable. Toujours à regarder un visage on croit entrer, on avance et quelque chose retient. Le lien ne se fait pas. J’aime cette photographie parce qu’elle met cela en évidence. Ce futur fusillé a beau être ici saisi au moment le plus dramatique de son existence, il a beau avoir été battu au préalable comme plâtre : ma pitié naît et se lasse. Elle ne trouve pas prise. Son visage reste un mur. Seul point focal, seul trou de subjectivité qui puisse m’accrocher durablement à lui : son oreille droite trop large, comme un éclat de chair autour d’un trou disproportionné dans son crâne.

Autre mur : cette jeune athlète chinoise en pensionnat, photographiée en grand écart, dos au sol, à l’approche des jeux Olympiques de Pékin, qui tient dans ses paumes la partie haute de ses tibias. Sur ses genoux, un entraîneur dont on ne voit que les jambes se tient debout pour peser sur l’écart. Elle le regarde. Sa bouche est close sans tension. Malgré une légère contraction que l’on devine dans son cou, malgré la quasi-fermeture de ses yeux, probable conséquence de sa concentration dans l’effort, rien, absolument rien n’en transparaît sur son visage, ce qui est probablement une part de l’exercice. Au beau milieu de ce grand écart qui nous fait face, ses fesses menues font ressaut vers nous. La part la plus intérieure des cuisses forme deux légers creux, deux bande de peau qui paraissent fragiles, tendres, tirées de la masse de muscles sous une lumière vive et qui devraient, en toute expression, se résoudre dans l’infractuosité centrale du sexe. C’est là que se situe le point focal de l’image, l’œil qui en elle devrait attirer le nôtre, le véritable visage de la petite athlète chinoise inexpressive et martyrisée. Pourtant, le bandeau du maillot de corps rouge qui le couvre, quoique pliant légèrement dans le creux de ses fesses, reste globalement sans relief. Il efface le sexe. Ce qui inquiète dans cette image: il n’y a rien dans cette petite fille d’ouvert. On a beau l’écarteler, elle garde la maîtrise de ses jambes, de ses muscles, de sa chair gonflée et hermétique, jusqu’à l’étroite protubérance de son entrejambe. En position de regardeurs, nous n’avons pas moyen d’entrer en elle. (…)

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