Herat – l’Afghanistan paisible.

16 janvier 10

C’était un vieux rêve, vu d’Iran, d’aller voir comment c’est à Herat, la grande ville de la frontière, côté afghan. J’avais déjà passé quelques jours à Torbat-e Jam, sur la route à quelques kilomètres de là, côté iranien. Je me souviens d’un docteur du coin qui regardait passer les camions – il en comptait je crois 150 par jour et se demandait lesquels faisaient tomber les petits paquets d’héroïnes chez lui.

Herat, c’est ville calme, douce presque. On vous parle de la guerre comme chose passée, lointaine, chose de ceux bien à plaindre du Sud et de l’Est, des régions pachtounes – ici ils sont majoritairement tadjiks et plus encore heratis, puisque leur ville est d’histoire dense et commerçante. On est presque étonné quand on croise un convoi italien /  espagnol de l’Otan en ville.

Je suis rentré début décembre. J’en parlerai plus tard ici.

Mais ce lundi et toute la semaine, la Radio Suisse Romande me donne 20′ de reportage par jour, cinq fois une heure d’émission en tout, avec des gens bien inch’Allah en plateau: la grande Fariba Adelkhah lundi, je crois Atiq Rahimi mardi pour parler des poétesses d’Herat, de Nadia Anjuman notamment dont le destin a provoqué Syngué Sabour.

J’aime bien cette émission. Je peux y faire des choses invendables ailleurs, ni à France Culture, ni en presse magazine : les sujets ci-dessous.

Et hommage pour le plaisir à JLK, qui entendra peut-être.

Ceux qui passent la frontière.

Au poste frontière d’Islamghalah, à quelques kilomètres vers l’Ouest en partant d’Herat, on s’applique comiquement à force de barbelés, de chicanes en bétons et de douaniers alanguis à partager un désert entre sa moitié afghane et sa moitié iranienne. Ces temps-ci, il y passe chaque jour 800 à 900 travailleurs afghans, qui rentrent chez eux pour l’hiver, qui repartiront au printemps si Dieu et les douaniers iraniens le veulent bien.

Avec eux, il y a les expulsés, ceux qui sont renvoyés chez eux avec parfois une simple chemise sur le dos et moins d’argent qu’ils n’en avaient au départ : plus d’un million de personnes en trois ans.

Avant la Turquie et l’Europe, l’Amérique qui sait ? l’Iran est la première destination des émigrés afghans – la première population de réfugiés au monde, forte de 2,8 millions de membres en 2008. Avec la guerre qui s’aggrave, l’appel de la frontière se fait de plus en plus pressant.

Celles qui parlent malgré tout.

Herat est une ville de poètes. Sous le règne de la timouride Gawhar Shad, au XVe siècle, il fut noté qu’on ne pouvait marcher en ville sans butter sur un versificateur.

A l’époque contemporaine, sous le régime des talibans, un groupe de femmes s’y est battu pour s’éduquer et écrire, elles se réunissaient sous le couvert d’un innocent club de couture, le « cercle de l’aiguille d’or ».

De ces tricoteuses de vers plutôt que de layettes, Khalidah Khorsand était la plus jeune. Elle raconte l’espoir qui a suivi la libération de 2001, puis la déception, le décès de son amie Nadia Anjuman, publiée à 3000 exemplaires en 2003 et battue à mort la même année par son mari.

Khalidah s’est mariée avec un Afghan acceptable parce qu’il le faut bien, elle publie toujours, elle milite pour éduquer les femmes de son pays. Herat est une ville de poétesses patientes.

Ceux qui rompent les alliances.

A Herat, il y avait un chef de guerre. Son parcours étrange, vu de Suisse, l’avait amené des montagnes au fauteuil de maire en ville, puis de nouveau aux montagnes, d’où il proclamait de coupables liens avec les talibans et faisait profession d’enlever les riches et gras businessmen de la ville, de tirer quelques roquettes, de-ci, de-là, sur la base locale de l’OTAN, de lancer quelques attentats suicides en ville.

Après sa vitrification en octobre dernier par un détachement américain, ses affidés ont senti qu’il valait mieux, pour quelque temps, revenir à la vie civile.

Nous en rencontrons un, qui s’est battu contre les talibans puis dans leur camp, qui raconte les montagnes et sa vie de famille, qui ne démord pas de quelques principes de base sur les femmes et les armes.

Ceux qui regardent les muscles des autres hommes.

Chaque rue d’un peu d’importance, à Herat, arbore une ou plusieurs enseignes de salles de sport, figurant des hommes aux trois quarts nus, aux muscles hypertrophiés et quelque peu écœurants : sous l’effet du soleil, le bleu ressort, le rouge a passé…

La Fédération afghane de bodybuilding dénombre fièrement un millier de salles dans le pays. La gonflette, une passion dangereuse sous les talibans, est en passe de devenir aujourd’hui le sport national.

Avec les hommes forts d’Herat, on cause des haltères bricolés avec des pièces de chars russes, de magazines américains interdits, d’homosexualité et de l’ascension vers la gloire éternelle et enviable d’Arnold Schwarzenegger.

Ceux qui parient gros sur les combats de coq.

Dans la boue d’une cour, chez un bistrotier qui sert les brochettes les plus miteuses d’Herat, on découvre un trésor. Il répond au doux nom d’Ablar, mesure près d’un mètre au garrot et montre volontiers ses dents infiniment blanches et dures. Ce chien de combat, 3 ans et 10 victoires, vaut selon son propriétaire semi-mafieux quelques 4000 $, dans un pays où gagner 100$ au mois vous élève au-dessus de la mêlée.

Comme on est âme sensible, pour assister au combat ou à la guerre – le mot est le même en dari – on se rapatrie chez un éleveur de coqs de haute tradition (1000 $ pièce). Naïvement, on se demande alors ce qui donne ainsi le goût du sang.

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