Faces.4

22 janvier 10

François Bon redit de loin en loin qu’il ne sait pas, ou quasiment pas distinguer les visages: prosopagnosie, il appelle ça. Je me demande ce que ça fait de ne voir, dans les dizaines de binettes que vous croisez a minima chaque jour en ville, qu’une masse glissante, un courant et comment ça vous happe autrement que la puissante machinerie des visages. Pas d’individualité hors la voix, le geste. Ce que c’est que deviner l’homme à la masse du corps, en plongeant dans le vague vers le trou de ses yeux.

Visages liquides, visages-murs, visages-fumée : dans cette troisième catégorie je classe l’une des très rares images peintes de ma collection. J’ai pourtant accumulé, format numérique essentiellement, une quantité non-négligeable de reproductions de tableaux, de sculptures, meubles et bâtiments, affiches, objets d’art variés. C’est une version moderne, d’amateur, des tiroirs et classeurs de l’historien de l’art, en partie constituée grâce aux envois quotidiens d’un parent et collectionneur passionné. Parmi ces images, je conserve nombre de portraits, mais aucun ne possède cette faculté d’irritation commune à mes photographies. Il semble qu’ils jouent sur un autre registre. Ils sont trop pleins de matière, trop physiquement présents, même à travers leur reproduction à plus ou moins basse définition.

Ce tableau est un autoportrait de Bonnard, peint sur la fin de sa vie, pendant la Seconde Guerre mondiale. Il mourra en 1947, à près de 80 ans il achève sa ligne. Il se représente, je crois, face à une glace. Je dirais dans une salle de bain mais ce tableau, depuis le jour où je l’ai vu – et je ne veux pas me rafraîchir la mémoire avec une reproduction – s’est mêlé au souvenir réel d’un vieil homme aperçu un matin dans son appartement, dans une salle de bain blanche et nu et réellement désarmé. Il se tenait debout devant le miroir, il prenait les médicaments, ceux pour le cœur et pour le foie. Les carreaux de faïence et la lumière qui tombait d’une verrière, dans son dos, donnaient une certaine tendresse à l’air, ils rendaient son image dans la glace plus crue. Torse nu, tête rase, il se regardait éventrant les plaquettes de pilules longues, il voyait son torse et le souvenir de Bonnard est là : il est mal peint, il y a sur lui comme une pellicule de blanc mal brossée qui joue les côtes et le creux du thorax. Dans ses longs doigts il tient la pilule et le verre d’eau, c’est chaque jour cela.

Il regarde la chute de ses épaules déprises, la peau de son cou qui s’affaisse comme un petit sac vide sur les salières et coule, froide, grumeleuse, semblant si friable que des morceaux en pourraient rester collés à celle de mes mains si je les posais sur sa poitrine. C’est encore ici de la peinture au couteau mal mise : les couches mal mêlées qui assombrissent le teint, taches rouges et fond mauve à pointes jaunes, c’est vieillissement sanguin, combien de veinules là-dedans cassées, secouées, tout cela qu’il porte devant lui sous la chemise blanche, qui fait blason et qu’il cache, ça ne prend plus la lumière et ça remonte par le cou jusqu’aux paupières. Il a l’air morne le vieux, Bonnard ou le mien et le plus dur à ses yeux, ce matin, c’est probablement la ligne d’or qui court à la frontière de ses épaules, qui déborde de la plaque de lumière sur son dos au délinéament de son crâne et jusqu’au creux des aisselles qui coule, qui est de l’or fondu sur sa vieille peau, de la peinture impressionniste oubliée à la crête de la Seconde Guerre mondiale et qui s’agglutine dessus son crâne séché mauve : le volume du front lisse sillonné d’encre, le front vide et l’œil vide, les joues qui n’existent pas. Qu’y faire ? (…)

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