Faces.5

7 février 10

J’aimerais maintenant faire un détour. Ça dévierait avec un fou du Piémont,  je crois, de Turin. Il est assis à table, sur la toile cirée imprimée de larges trèfles et pâquerettes il fait peser ses coudes: c’est dans cet appui que la distance s’installe, premier rapport entre lui et vous qui le regardez de face, de l’autre côté de la table, l’autre bord de la nappe de plastique trouée encore de plus petites fleurs, derrière Raymond Depardon qui est le photographe. Des deux poings l’homme ferme sa veste, il la serre. Il a caché sa tête entière à la place des omoplates, il tire sur les coutures aux épaules, au col. Derrière lui il y a une autre table, une autre toile cirée certainement vive, elle est dans le flou, nous sommes au réfectoire.

Tête dans la veste le tissus fait une bosse, c’est son crâne et c’est comique: il est là, on peut demander à un enfant s’il le devine. On a longtemps cru qu’il manquait aux plus jeunes enfants un sens de la permanence des objets: cachez la tête du monsieur sous sa veste ou le stylo sous le tapis et le monsieur n’a pas de tête, le stylo n’existe plus. En laboratoire avec films, jouets, boites à double fond, pièces rondes et carrées, armoires à vitres, la psychologue Elisabeth Spelke a démontré le contraire: nous naissons avec quelques structures de base en tête qui organisent notre perception, avec un sens justement de la matière. Les objets ne disparaissent pas, la balle qui roule continuera de rouler à moins qu’un obstacle ne l’en empêche. De même les nombres, comme les couleurs nous les appréhendons instinctivement avec justesse, selon elle, au moins les premiers mois de notre existence, avant de nous efforcer à faire passer ces notions dans la partie consciente de nos crânes.

Le fou donc nous regarde depuis le fond de sa veste. La photo est célèbre: il y a le trou noir du col avec rien dedans, tenu serré par le poing gauche et l’autre poing est sous un pan de la veste, les coudes tiennent ferme au ventre collé contre la table. Dans ce trou, dans la tension du corps qui se refuse à Raymond Depardon, il y a un visage. C’est le début de mon détour. Il y a plus d’expression dans ce visage-là que dans  l’essentiel de ma collection. Je dis: c’est un fou. Mais je n’en suis pas sûr. Depardon a photographié, il a filmé en Italie, à Venise un hôpital psychiatrique. Ces images d’hôpital se sont greffées au souvenir d’une visite faite avec mon père à Turin – ville où une partie de notre famille avait été surprise par la Seconde Guerre mondiale et forcée de passer six ans – une après-midi par temps couvert et l’air poisseux, je m’en souviens, collait aux bras, aux jambes.

Quoi qu’il en soit il y a du drame dans ce jeu de la veste raidie, qui presque seule se tient à table, dans ce poing gauche qui en émerge et la serre, dans les plis de l’aisselle, dans ce col noir qui vous regarde. Hommes-vêtements, hommes-enveloppes: c’est très concret tout ça, ce ne sont pas seulement des images. C’est sur la pelouse d’un parc un dormeur, son visages est recouvert d’une manche de blouson, d’un carré de tissus blanc contre le soleil tôt le matin, il a enroulé son corps, chevilles et poignets dans le tissus pour ne pas se réveiller humide. Creusez deux trous dans un mur noirci, qui rendent un peu de lumière et déjà c’est un visage qui vous regarde. Un seul trou fait aussi bien l’affaire: l’important est qu’il y ait un point d’accès et que cela vous observe. Face à une photographie, les yeux de celui dont on tire le portrait, aussi parfois sa bouche, pourquoi pas une oreille – celle du futur fusillé de Vienne – comme le col de veste vide dans la photographie de Depardon, ces trous-là sont notre point d’entrée, notre vague accès à cela qui se tient en face pour y sentir sinon un semblable, du moins le signe d’une vie intérieure. (…)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :