Face.6

26 février 10

C’est cela qui me dérange chaque fois que je reviens devant cette photographie d’un aveugle à Djibouti, en 2002, qui longe le flanc d’un autobus au soleil. L’image est en noir et blanc. Le photographe, Alex Majoli, s’est placé très près de l’aveugle, à un mètre environ et de trois-quarts face à lui. Ainsi la rue, les passants n’apparaissent dans le cadre que par leur reflet sur les vitres de l’autobus. Je ne peux pas deviner si l’aveugle se sait photographié. Derrière lui on aperçoit un marcheur en chemise, il le passe d’une tête sous la perspective incurvée de la vitre. Il y a encore des éléments mécaniques difficilement identifiables: des rétroviseurs et un guidon de mobylette, du tissus, des fragments d’hommes, des mâts de métal. Une façade étonnamment vaste, décrépie ou brûlée par plaques et blanche ferme l’horizon de biais. Sous ce soleil, la carlingue de l’autobus brûle probablement, le rivet d’aluminium surtout sur lequel l’aveugle plaque sa main gauche. Il tient sa joue à quelques centimètres du métal.

Dans l’œil gauche de l’aveugle, sur toute la largeur de la cornée, il y a une traînée noire, informe, qui tient lieu d’iris. Elle semble inciser largement son centre, puis va s’affinant et disparaît sous les petits amas de chair qui débordent au resserrement des paupières. Dans l’œil droit c’est une trace ronde, qui semble presque solide, une excroissance luisante comme une bille de verre sale, dont une épaisse courbe noire souligne le relief. La blancheur mate de cet œil creuse quelque chose en quoi peut-être nous pourrions nous fondre, nous émouvoir, mais qui évidemment ne nous regarde pas. C’est ici que ma gêne commence. Parce que le regard désamorcé de cet homme me pousse à circuler ailleurs dans l’image, à entrer dans un jeu, un piège un peu plus complexe, plus riche aussi que celui que deux yeux peuvent tendre.

Il y a d’abord ses ongles étrangement blancs. Par un effet de surexposition de la photographie, il semble qu’ils ne réfléchissent pas la lumière. Sur sa main noire, dans son ombre projetée sur la vitre, dans la chemise du passager du bus que l’on devine, il y a ces cinq points parfaitement blancs et mats qui trouent l’image. Ils sont ses yeux, véritablement, comme tels ils résonnent. Il y a ses dents dont l’une, un carré parfait qui tombe de sa lèvre supérieure, désaxé me regarde. Il y a l’espace vide de sa voisine.

Surtout il y a la sueur : par réverbération, elle forme une plaque blanche au centre légèrement bombé de son front, grêlée de minuscules taches noires et denses. Lorsque j’agrandis cette zone sur l’écran de mon ordinateur, la dilatant à l’excès puis rétrogradant, me déplaçant de quelques pixels en tous sens, l’image paraît métallique, brillante. Elle me fascine. La définition est faible:  les aspérités de la peau se résument en carrés sombres grisés aux angles. Plus bas, sur la joue droite ce sont des imbrications de quadrilatères qui varient du gris au blanc le plus vif et qu’une ligne d’ombre courbe projetée sur le crâne de l’aveugle depuis l’arrière du bus coupe net.

C’est par tous ces points et par leurs reflets dans les vitres, les rétroviseurs, les carlingues de métal où des silhouettes incertaines s’impriment ou plus ou moins que nous entrons dans l’image de cet aveugle, nous qui le regardons et en sortons infiniment. Il y a beaucoup de lumière : il y a tout un conte là-dessus. Et ce portrait est plus large qu’un simple visage : il s’étire, il creuse des yeux, une infinité de trous en blanc et noir autour de ce crâne perlé de sueur qui est fermé, qui semble celui d’un fou et qui malgré lui nous regarde.

Vous observez la fine moustache qui serpente sur sa lèvre haute, la cicatrice en deux tâches dans le creux de sa mâchoire et ces joues molles, creuses, cette pommette gauche qui paraît boursouflée sous l’effet d’une chute ou d’un coup, qui gonfle droit sur vous et qui avale, éléphantine la paupière, l’extrémité des lèvres et sur quoi la lame de soleil qui tombe d’en haut se termine, droite, en base d’un triangle qui remonte sur l’œil et là-dedans on voit la plainte. Vous parcourez de nouveau cette face, vous pensez qu’il s’est peut-être fait battre et violemment, peut-être qu’il se relève. Peut-être que l’homme debout, haut derrière lui… C’est une parfaite tête de plâtre, une victime… Puis de l’œil gauche vous passez au droit et celui-là vous tord. C’est qu’ils ne sont pas accordés, ils jouent leur partie inconscients l’un de l’autre et de même la bille du crâne qui à l’instant où vous la jugez folle cesse de vous émouvoir. Vous avez fermé l’image. Ce visage est une pierre.

Pourtant agrandissez, creusez, allez rôder là-dessus à la loupe: c’est un gruyère, chaque pas vous mène à une nouvelle chute, une nouvelle fosse, un nouvel œil, ongle ou pore au bout des doigts humides qui fouillent et dans chaque trou de sueur, par un étrange mécanisme on se touche soi-même, ça ne part pas, ça tache, ça colle à l’œil et vous recommencez à marcher dans l’image, c’est de la crainte prise dans la débâcle de ce pauvre aveugle battu, infirme ou choyé par sa femme, sa mère après tout rien ne nous oblige à lui inventer un destin à la mesure du peu qui nous arrive quotidiennement de sa corne d’Afrique, c’est de la crainte imbécile, clopinante d’un aveugle en plein soleil qui traverse une rue le front chargé de sueur, autour de qui une infinité de points de lumière se font écho, il le sait et nous avec lui le temps que nous habitons son épiderme, les infinis reflets autour de lui : il y a ce que nous devinons de son histoire et sa chair, les trous de sa chair traversés de soleil et les creux de ses ongles dans la photographie qui eux ne racontent rien, qui ne sont qu’un contact, tout cela se réverbère et touche infiniment. (…)

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