Faces.7

21 mars 10

On y est, c’est la neige. C’est une série du même Alex Majoli, réalisée en 2004. L’agence Magnum faisait le tour des nouveaux entrants dans l’Europe unie, chacun son pays, pourquoi choisit-il la Lettonie – en anglais Latvia et le temps qu’il me faut pour situer ce son-là sur la carte? Je ne connais pas Alex Majoli. Je sais sa façon étrange, évidente de décentrer ses sujets, de ramener des images qui régulièrement ne passeront pas à la publication – trop à côté, ailleurs. Je sais qu’il travaille sur les villes portuaires et leur lenteur. J’ai longtemps cherché une de ses photographies, prise alors qu’il filait en retard vers Kaboul en novembre 2001 : une fêlure dans le pare-brise de sa voiture, prise comme s’il avait enfoncé l’appareil à la place de ses fesses, à la place du mort et la tête dans le levier de vitesse, avance. L’image existe mais son cadre est plus large : je l’avais resserrée de mémoire sur le seul pare-brise, le trou et l’entaille sur toute sa largeur. C’est comme cela que je vois, de tête, les images d’Alex Majoli: excessivement subjectives, perdues dans le ciel.

J’imagine qu’il a choisi la Lettonie parce qu’il n’avait pas idée de ce qu’il y trouverait, sauf peut-être la mer. Je ne crois pas qu’il se soit beaucoup documenté avant de partir. Ce sont des images de route. Prises en mouvement, du bus ou au pied du bus, au bord des rails, sur un trottoir de loin, très loin de l’autre côté d’un terre-plein qui le sépare d’une barre d’habitation blanche, avec la neige blanche et trois marches de béton que j’imagine immensément longues là-bas, qui creusent la neige de biais, avec une silhouette à peine visible au pied de la barre peut-être ou à plusieurs dizaines de mètres d’elle : la distance écrase la perspective. C’est le ballast d’une voie ferrée, de traverse sur la photographie et pas un brin de ciel, sale, le flou qui fait vibrer ça comme neige à la télévision, avec sur le remblai des plaques d’herbe noire. C’est un chien le long d’un autre rail, noir, du type passé par delà les races qui de croisement en croisement atteint ce même format oblong, ventre creux et pattes longues, jaune si l’image est en couleur. Ce sont des lignes empilées de pneus comme des grumes couvertes de neige. C’est l’ombre d’une vieille à gueule sèche – sa joue gauche ombreuse tournée vers nous, ses orbites noires et petites, le pan de nez où sont les narines noir idem et le manteau à gros maillage de même teinte que sa peau – qui nous regarde depuis la vitre de l’autobus, avec cette lumière d’hiver irradiante filtrant à travers l’autre pan de vitre et les ombres des covoyageurs dans la buée : quelque chose dans cette humidité de commun, de Belgrade à Douchanbé à tout l’espace communiste.

Puis entre deux pans de neige, il y a ces gueules. Ces faces de jeunes hommes, à peine des hommes, fixes et sorties de l’ombre à peine, l’écran des faces, les balles devinées des crânes, l’un heurté, frappé, pas fier mais présent. Pourquoi cet ensemble : portraits et neige cisaillée de paysages vaguement urbains, de silhouettes emmitouflées dont pas une n’a de visage ou presque ? Il y a qu’il me regarde, cet ensemble. Il y a qu’il me dissout, que je perds énormément à parcourir ces neuf photographies, comme en toute face je crois fermement que l’on s’absout, que l’on disparaît, que l’on s’évase.

Le jeune homme à tête battue : sa paupière droite supérieure, la plus proche de nous a triplé de surface ou plus ou moins. Son ombre pèse sur l’inférieure, dont on distingue un léger bourrelet, qui tire sur une couleur indistincte mais sombre – toute la série est évidemment en noir et blanc. Dans un creux d’ombre à l’instant je distingue une lueur – la pupille gauche. Sous ses narines encore sales, de la part de peau qui fait saillie sur la lèvre supérieure, deux traînées de sang parallèles filent vers l’oreille droite, longue, qui poursuit l’arête de la mâchoire longue. Une frange de cheveux plate, sage, inégalement coupée par une main non-professionnelle ferme tout cela par le haut. Et à côté de lui, encore, je me répète mais il y a essentiellement cela et certains mots ne ferment pas l’image en redondance : il y a la neige. On y est. Il y a quelque chose qui rôde ici et qui du doigt négligemment, d’évidence nous désigne. C’est une instance d’effacement, une forme de la mort. (…)

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