Ce serait une fiction. 1

20 mai 10

C’est un aéroport. C’est dans l’aéroport. L’aéroport est vaste. Il est blanc et pâle et c’est comme si le regardeur y allait trop fort : trop longtemps, trop intensément il écarquillerait. L’aéroport se distend. Il n’y a pas de douleur. Il y a l’impression du manque d’eau sur la cornée qui trouble l’image, il n’y a pas la tension dans les nerfs. On marche longtemps dans le flottement léger de l’image, celui du stabilisateur pour une caméra tenue à l’épaule. On lève la tête pour observer les entrelacs de métal là-haut et les taules au-dessus qui ressemblent au ciel blanc, à travers les vitres, de toutes parts elles apaisent la lumière blanche.

On s’enfonce dans l’aéroport considérable et blanc et pâle et on y cherche un visage, quelqu’un pour prendre le premier rôle, quelqu’un qui se chargerait de dire « je » dans cette page. Il y a qu’évidemment on ne se souvient de personne.

Puis on avance là-dedans sur une passerelle de verre et à travers elle, au rez-de-chaussée on distingue les courtes silhouettes, nombreuses, leurs contours si nets et le guichet de même, que l’on sait devoir atteindre, que l’on n’atteint pas encore. Plus tard on s’enfonce dans les couloirs larges, vides, il y a une boutique d’alcools et cigarettes et lunettes de soleil et une seule ouverte, on vire encore plusieurs fois, chaque fois assez loin du dernier détour pour que la mémoire immédiate l’ait effacé: on est dans des lignes droites longues. Il n’y a bientôt plus que des murs vastes et de la lumière électrique et des panneaux: une lettre, un point, deux chiffres. On a sur le ticket en poche une lettre, un point, deux chiffres très élevés.

On suit la progression des chiffres inférieurs sur les panneaux qui nous emmènent loin, très loin sous le vaste dais de barres de métal rondes, blanches entrecroisées et de tôles plus haut. On passe les zones d’embarquement connues. On s’enfonce là où la perspective est continûment démesurée, les dimensions du couloir et le point de perspective et pourtant tout cela resserré, de plus en plus serré dans moins en moins de verre, de plus en plus de murs. On cherche les deux chiffres élevés. On décoche soi-même les bandes rétractables alignées en chicanes pour d’infinies queues de voyageurs quand plus un seul voyageur, ici on n’en voit plus un seul. Ici il y a une hôtesse, ici un couple qui parle farsi et tient deux passeports en main, là des vitres fermées devant des scanners fermés. On avance là-dedans avec la peur de ne pas avoir assez de temps pour atteindre les deux chiffres élevés, quand on sait pourtant le nombre exact, impressionnant d’heures à passer ici en transit. On a tout le temps. On a tout de même la crainte. C’est une impression de réel excessif, débordant, inéluctable. On baigne dedans.            Ce serait cela.

« Nos yeux ne peuvent balayer qu’un angle étroit de vue, à tout moment; lorsque nous déplaçons notre regard, notre mémoire visuelle retient et construit l’impression de zones qui vont s’élargissant, tout en amenant chaque point sur lequel nous nous concentrons à un état de clarté, de détail que seule une lentille à très longue focale peut approcher. »

Ansel Adams

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