Journal prospectif – Ceccia / Paris_ Arnaud Maïsetti

4 juin 10

Terre qui tient dans le poing d’un enfant, sur le pont du bateau qui avance vers elle, et au loin, on voit la ligne d’horizon secouée par le mouvement des montagnes ; elle n’est pas différente de celle qui vient heurter la coque.

C’est une île posée de nulle part, on la rencontre par hasard quand on essaie de rejoindre l’Afrique, ou l’Italie (ou Aden). Point d’intersection précis entre Carthage et Rome — où l’histoire pourtant se défait.

Je pense au poème de Dante, aux derniers textes de Sénèque écrits ici. Je pense à une langue que je ne parle pas, que j’entends à peine, que je n’ai, je crois, jamais vu écrire. Le Corse est une langue qui se chante, c’est tout ; et je sais bien que ça ne me suffit pas.

Je n’y connais aucune autre ville que celle où l’on peut voir, depuis la citadelle, un port éclairé la nuit pour guider les touristes — et je ne l’ai plus revue depuis si longtemps que mes souvenirs m’y perdraient cent fois.

De cette impression d’être de là, mais de ne lui appartenir en rien, je ne retire que des manques : racines qui plongent mais comme d’un autre arbre — village de maisons séparées par des chemins de terre, et où l’endroit le plus peuplé est de loin le cimetière. Mais marcher ici comme en son propre passé, celui qui a sans doute produit mon visage, et mes mains.

Les villes du continent n’ont pas de relief, n’ont pas cette chaleur qui monte du sol, n’ont pas l’odeur noire et sèche du maquis, n’ont pas d’orage claqué sous le ciel bleu ; j’y marche sans appartenance, et sans nom. Là-bas, des souvenirs dépourvus de mémoire se confondent avec ces rêves qu’enfant la terreur fait pour nous les soirs de fièvre. Comment savoir que ces villes nous habitent ?

Pour nommer mon nom, il aura fallu passer par cette terre qui parle en moi une langue inconnue. Et du nom que je porte comme cette langue imprononçable, je suis redevable : être d’une origine sans passé en propre — n’avoir pour avenir que des villes de ciment et de verre qui ne refléteront jamais les syllabes de mon visage.

Arnaud Maïsetti

Sur la plage, au loin, la vague a épousé l’algue du rocher et je surgis à l’instant de cette union vieille d’un million d’années. J’en surgis à l’instant et je ne sais plus où je suis, qui je suis. Je ne sais plus mon nom, ni comment se nomme cet endroit. Je ne savais pas que je pouvais arracher une de mes côtes pour entamer un dialogue avec ce silence absolu. Quel est mon nom ? Qui m’a nommé ?

Mahmoud Darwich, Pour l’oubli

Les vases communicants, c’est chaque premier vendredi du mois depuis juillet 2009 un échange de blog en blog : on écrit non pas pour l’autre mais chez lui, dans son espace. Première participation pour moi et j’ai proposé à Arnaud Maïsetti de venir écrire ici : c’était d’abord pour Koltès,  au hasard du web, puis revenu régulièrement sur son site, depuis que j’ai ouvert same cigarettes, à chaque fois reprendre leçon de flux et d’écriture dense, exigeante, dans le noir, à tête chercheuse. C’est courageux et ça doit coûter cher. Merci à lui pour la confiance.

On peut suivre ici : arnaudmaisetti.net, sur remue.net et publie.net, au Seuil et encore bien souvent ailleurs. Il se déplace.


Les autres vases se retrouvent ici, grâce au recencement de Brigitte Célérier.

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ et Jean-Yves Fick http://jeanyvesfick.wordpress.com/

Tiers livre http://www.tierslivre.net et Dominique Pifarely http://pifarely.net/wordpress

Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/ et Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/

Morgan Riet http://cheminsbattus.spaces.live.com/ et Murièle Laborde Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/

France Burghelle Rey http://france.burghellerey.over-blog.com/ et Denis Heudré http://dheudre.over-blog.com/

Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/ et Anthony Poiraudeau http://futilesetgraves.blogspot.com/

Anne-Charlotte Chéron http://feenmarges.blogspot.com/ et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/

Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/semenoir/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Jeanne http://chezjeanne.free.fr/ et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net/

Michel Brosseau http://www.xn--chatperch-p1a2i.net/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com


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3 Réponses to “Journal prospectif – Ceccia / Paris_ Arnaud Maïsetti”

  1. brigitte celerier said

    beau toujours, et la présence de cette île (où je suis née, qui est encore bien moins mienne, puisque ne la connais que par les mots, les quelques vrais, hors regard superficiel, et les rêves, et la mer et les lantisques) – merci

  2. brigitte celerier said

    ouille pardon demandé pour l’orthographe une fois encore

  3. florence said

    Je suis toujours très sensible à cette quête du nom derrière le nom qu’on porte, à ces errances identitaires, ici effleurée avec ce qu’il faut de justesse et d’attention à soi pour rendre ce texte émouvant.

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