Faces.8

1 septembre 10

A parcourir ces images, je ne débusque rien. J’ai la tête étroite, une idée neuve c’est chose rare. Je tourne. Il y a ce mouvement qui ne va pas jusqu’à comprendre. Je cherche une relance, comme à écouter en boucle tel pan de musique pendant des heures, pour cela qui à tel instant m’élance. Et puis j’oublie, je sens venir. Justement ça qui appelle la phrase.

Il me manque encore nombre d’images : j’ajoute en désordre celle des corps coupés de porcs, outres de peau comiques, noués aux pattes, au cou, pendus à un trépied devant l’étal d’un marchant qui me semble exercer en Amérique du Sud, gonflées peut-être d’eau, d’huile, de lait? Celle de cette natte de désinfection, étendue sur une route de la campagne anglaise, les deux rangées d’arbres qui l’encadrent, le réseau noir de leurs branches tirant une discrète crainte vers le point de perspective. Ce portrait de Danielle Collobert : sur près d’un tiers de l’image ses longs cheveux clairs, ses boucles amples, la lumière dessus, ses yeux baissés, le maquillage, l’ombre des cils sous ses yeux. Elle tourne légèrement son visage vers notre gauche, elle regarde par-là, vers le bas, sa colonne semble légèrement bombée, je crois le voir : elle refuse doucement la photographie, elle s’efface. On voit les deux lignes sous les joues dures. Je place à côté d’elle le reliquaire, la tête de sainte : son visage en or, les boucles de cheveux écrasées par sa tempe droite sur un coussin de tissus blanc, dans un plateau d’argent doublé de volutes incrustées or et pierraille, à deux pieds tarabiscotés, derrière son front il y a l’auréole à petites fleurs d’or ciselé et pierraille. L’orfèvre a coupé son cou épais quelques centimètres à peine sous le petit menton. Face à nous, légèrement de biais, il y a le couvercle de cuivre peut-être, très oxydé, qui ferme la tête creuse où la relique est mise. Par derrière, une volute de cheveux dépasse encore, façon nuage.

Aussi cette série de photographies anciennes, vues à Arles : deux femmes italiennes, de fausses jumelles, qui ne se ressemblent pas tant que ça ; l’une passe l’autre d’une tête. Elles portent sur presque chaque image les mêmes vêtements. Elles se font photographier côte à côte un peu partout en Italie, devant des fontaines, des églises, dans des parcs. Souvent il y a un troisième personnage, qui passe ses bras sur leurs épaules, dont elles tiennent chacune un coude. Des hommes apparaissent, par paires. Au bout d’un temps ils portent des habits militaires : c’est le fascisme puis la guerre, puis l’une d’elles n’apparaît plus. L’autre continue de se faire photographier, dans des escaliers et sur des places, seule souvent. Sur certaines elle se tient assez décentrée pour qu’on ait l’impression d’une place laissée à l’autre vide.

Je veux encore poser d’autres images côte à côte, regarder ce qu’elles produisent ensemble, faire et défaire mes nœuds, de près, de loin, laisser filer quelque chose sur quoi je n’ai pas prise. J’ai trop énuméré, j’ai fermé ce texte, qui devient indigeste. J’ai pourtant essayé de rester clair et on n’écrit jamais pour clarifier. C’est, disons, une histoire de mémoire – J’ai fait beaucoup d’efforts pour oublier cela et j’ai très bien réussi, disait une très vielle femme de ma famille, qui glissait alors dans le silence, dans le contre-jour. Cela n’a pas grande importance : c’était un rectangle haut de fenêtre, la baie de Nice derrière proche, pas une voile à deux heures de l’après-midi, chaleur écrasante. J’hésitais à la guider, discrètement, d’habitude prise, à lui rendre un appui dans ce qu’elle avait à dire. Je ne savais pas régler la borne d’air conditionné qui soufflait au milieu de son salon, seule trace visible de l’appareil médical qui conservait son très vieux corps.

Je fais le tour de mes images comme j’écoutais cette femme, qui a presque totalement perdu sa mémoire immédiate. Je tâchais de sentir son étrange présence assise ; elle se déliterait de nouveau tout à l’heure, quand le dérèglement de la machine du souvenir aurait raison d’un autre affleurement, moins solide.

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