New York on the road_Jean-Louis Kuffer

27 septembre 10

J’accueille un texte du camarade Jean-Louis Kuffer, je ne lui ai pas demandé si c’est du souvenir ou des archives.

Je  m’installe à New York depuis le mois d’août. Rejet d’abord brutal et peu à peu ça prend corps, toujours la difficulté à le dire. Une étape essentielle, c’est demander aux amis leur regard d’étrangers sur la ville, ceux de passage et les plus ou moins installés. Besoin de ça pour ouvrir ma tête étroite. Merci à JLK. Invitation lancée, invitez-vous, on pourrait poursuivre.

On signale au passage prochaine livraison du Passe Muraille en rentrée américaine.

Le courrier routier du Lévrier s’est enfoncé dans la nuit et j’ai rêvé. Il m’a semblé que le courrier routier s’enfonçait dans un conduit, et, faisant corps avec lui, une fois de plus je me suis enfoncé dans mon rêve du puits maudit.

C’est un sentiment paniquant que celui d’être enterré vivant, mais à la panique s’ajoute, par surcroît de raffinement torturant, dans le rêve du puits maudit, la sensation physique et métaphysique qu’au fur et à mesure qu’on s’enfonce le conduit se resserre.

Étrangement je n’avais guère, en ces années, de conscience du précaire de l’existence, dont je ne voyais tantôt que l’affreux, tantôt que le miraculeux. Cependant le rêve du puits maudit me tenait lieu d’avertissement, de même que mes boyaux meurtris. Le sentiment d’être prisonnier, le sentiment d’être enseveli, le sentiment de s’enfoncer dans ce conduit qui se resserrait à chaque mouvement, le sentiment physique et métaphysique que son propre sang se fige dans le puits maudit préfigurait physiquement et métaphysiquement mon propre obscur cheminement vers la Vraie Vie. Et pareillement il me semblait que le courrier routier, qui n’avait cessé de s’enfoncer dans les entrailles de la nuit, allait traverser toutes les couches de l’obscurité pour atteindre enfin ce que je ne pouvais imaginer.

Or c’était là. Cela se passait à l’instant. Les yeux fermés je le savais: quelque chose de grand advenait; les yeux exorbités, je pleurais et j’exultais: il y avait dans le ciel une ville illuminée; au bout de la nuit, le courrier routier ne s’était arrêté que pour ça: le visage levé vers cet Himalaya de lumière – à l’instant je me surextasiai.

Depuis trente-trois jours que je me trouvais aux États-Unis d’Amérique, pas une fois je ne m’étais senti ainsi soulevé, soudain délivré de tout un poids qui pesait sur l’ordinaire de mes jours, piètres misères et boyaux meurtris, soudain transfusé de la cosmique énergie que je sentais accumulée dans ce qui venait de m’apparaître comme une galaxie concentrée aux astres géométriquement disposés dans la masse obscure de l’armature de pierre et de verre qu’un seul élan paraissait suspendre entre deux infinis.

J’aurais pu me sentir écrasé par New York. Au lieu de cela je me voyais transporté. Après ces trente-trois jours que j’avais passés aux États-Unis d’Amérique où, le plus souvent, je m’étais senti égaré, seul, éperdu et comme exilé, l’apparition de l’inimaginable cité m’investissait de sa puissance contenue, laquelle me porterait, encore et encore, tout au long des sept jours que j’allais y passer.

Et tout, dans la foulée, se passerait de la même façon quelque peu magique. Tout se trouverait également entraîné dans une sorte de vent d’épopée. Déjà le courrier routier frappé au sceau du Lévrier s’était ébranlé pour se précipiter, quelques instants après, dans le conduit bétonné qui s’enfonce sous le fleuve et pénètre ainsi l’inimaginable cité par ses entrailles, pour dégorger enfin son contenu d’obscurs destins humains dans le dépotoir de la gare routière de Times Square.

J’ai tout bien noté, tout bien observé, conformément à la vérité formulée par mon occulte compère Charles-Albert, selon laquelle observer c’est aimer. Ou plus exactement: j’absorbais tout à fleur de peau, je laissais tout m’atteindre, tout m’imprégner, tout m’abreuver et me sustenter, tout me traverser et me fortifier.

Je me suis donc retrouvé dans la gare routière de Times Square, et dès que j’y fus, loin de me sentir perdu au milieu de tant de frères humains paumés, drogués, prostitués, toute la lie de l’humanité, j’enchaînai tout décidé une pensée à l’autre, tout résolu je faisais ça et ça, car je savais que de ça et ça dépendait la liberté de me concentrer et de m’imprégner de la terrible réalité.

Trente-trois fois ainsi, puisqu’il faut bien qu’aussi les chiffres affabulent pour signifier, trente-trois fois j’ai fait avec l’humanité le tour des couloirs en entonnoir de la gare routière de Times Square en attendant que là-haut, à la surface de la terre, le vent d’épopée ne dissipe les ténèbres et les fumées sur la Grande Avenue descendant à la mer.

Trente-trois fois je fus exilé et trente-trois fois repoussé par les flics métissés. Trente-trois fois je fus excorié vif, le dedans irradié de visions glaciaires et le dehors de la chair comme un ciel de nerfs sous le sel. Trente-trois fois j’eusse aimé me reposer et dormir, mais à chaque instant enfin que, putes ou pédés, camés, exilés, nus et solitaires, nous allions nous assoupir, surgissaient les flics métissés qui nous repoussaient.

Il y avait là tout le déchet de la nuit d’Amérique, toute la misère et l’accablement, l’infortune subie et la veulerie consentie, la détresse et le vice, la victime éternelle de l’injustice et l’éternel forban, mais à tourner avec eux dans les couloirs en entonnoir de la gare routière de Times Square, je confondais tous ces visages marqués, ces regards souillés, blessés, meurtris, en un seul corps je rassemblais ces spectres avachis et j’étais ce corps de toute destinée, ce corps créé, arraché au puits maudit, ce corps lavé, ce corps béni, ce corps aimé, ce corps meurtri, vieilli, torturé, crucifié.

Je suis remonté de là-bas dans un état de complète attention. Je me sentais libre et net. Je devais être sale, mais il me sembla plonger dans une onde glacée et claire au moment où, m’arrachant à l’air vicié de la gare routière de Times Square, je débouchai dans l’espèce de fjord de pierre et de verre de la Grande Avenue le long de laquelle déboulait un vent d’épopée.

Sans doute était-ce un peu niaiseux de ma part, mais il n’empêche que je me suis alors figuré que j’étais bonnement un géant. Je n’avais plus guère en poche de quoi survivre en ces lieux qu’un jour ou deux, et cependant je me sentais d’humeur conquérante à déclencher des tempêtes. Et c’est ainsi qu’à gigantifiques enjambées je me suis mis à marcher vers la mer.

Tout était d’une altière beauté. Il n’y avait âme qui vive encore dans l’immense décor, et tantôt il me semblait fouler une allée de lave élastique au fond de quelque canyon glaciaire, tantôt les claques d’air et le silence, la perspective inversée des buildings comme appuyés aux lucarnes du ciel, et le mystère, et l’impérieux de tout ça, le fier, l’audacieux, le prétentieux de tout ça, le prodigieux élan de tout ça me portait à me croire, comme en haute altitude, enfin délesté de tout le poids d’en bas et pour ainsi dire en passe de léviter. Or je ne délirais pas. Tout niaiseux que je fusse de me croire un géant, je participai de cet élan et, l’esprit décapé, je ne laissai à ma façon de relayer les messagers du vent d’épopée.

Par cette espèce d’escalier de pierre et de verre je suis donc descendu tout le long de la Grande Avenue jusqu’aux docks. Et de bloc en bloc, m’approchant de la mer et commençant de croiser des gens, je me sentais plus léger, plus consistant, plus joyeux. Et là-bas j’ai pris le ferry, déjà bondé de matinaux préoccupés. Or je n’en avais qu’à Manhattan que, de loin, je voyais mieux apparaître tel qu’il est, prodigieux rêve de pierre et de verre de géant niaiseux, formidable cristal des élans, conglomérat d’énergie et de sang, de rationnelle folie et de vent.

Et tout ce premier jour à New York, en ce début de ma trente-troisième année, je n’ai cessé d’arpenter les rues et les avenues en m’imprégnant et en m’abreuvant, me sustentant et me fortifiant. Dans un hôtel cafardeux, à deux blocs de la bibliothèque publique à l’architecture de sanctuaire antique où je m’étais réchauffé quelque peu en recomptant fébrilement mes dollars, j’ai pris mes quartiers et me suis cravaté, me suis masqué en sorte de ne pas démériter aux yeux de l’éminent fonctionnaire universitaire qui m’avait invité, en les salons feutrés de la Rayonnance Française, à prononcer l’apologie de mon occulte compère Charles-Albert devant un parterre de dames engoncées; et le même soir, après ladite mondanité masquée, je me retrouvai tout jubilant dans le miteux hôtel aux murs suintants de cafards, tout fringant d’avoir si bien rayonné et dûment repourvu en espèces sonnantes.

De la cité galactique de New York, en sept jours, je ne devais rien voir, au demeurant, de ce qu’on m’avait certifié que je ne pouvais pas ne pas voir, à commencer par les Rothko. Or je vis les Rothko sans les voir, ce qui s’appelle voir, tout occupé que je me trouvais à trouver les lieux appropriés aux soins de mes boyaux meurtris; et ce fut ­là-bas, ce jour limpide où j’avais vu, à l’aube, à quelques pas de l’hôtel miteux où je séjournais, à la 44e Rue, cette vieille chiffonnière aux fines chevilles de jeune fille que maintes fois j’avais croisée dans le quartier et qui gisait dans une traînée de sang, ce fut là-bas, aux lieux du mausolée fameux où ne peuvent pas ne pas se voir les Rothko, ce fut là-bas que, soudain, j’évaluai les années-lumière qui me séparaient désormais de tout ce qu’on dit le devoir du culte voué à la culture culturelle.

J’avais donc vu les Rothko sans les voir. À la lettre j’avais manqué à ce devoir cultuel élémentaire que tant de fois on m’avait rappelé dans les cercles policés de l’éminence universitaire et qui tient bonnement à concélébrer toute forme de must homologué par les fonctionnaires du culte de la culture culturelle. Or me remémorant ce moment où, dans le saint des saints de la culture culturelle, en la cité galactique de New York, aux États-Unis d’Amérique, j’avais approché ces choses peintes devant lesquelles on m’avait dit tant de fois qu’on ne pouvait que s’agenouiller, je constatai qu’à cet instant sacré je ne pensai, pour ma part, qu’à mes boyaux meurtris que, pour la première fois, il me serait donné de soulager aux lieux d’un tel mausolée.

Devant les Rothko je n’avais pu que voir, ce qui s’appelle voir, cet agent de sécurité ne cessant de morigéner les adeptes indisciplinés du culte de la culture culturelle qui s’en venaient vérifier de tout près l’identité de ce must dont le prix en dollars, qui eût tenu lieu de rente au gardien et à son chien pendant des années, justifiait qu’on en interdît la vénération trop rapprochée. Et je m’étais dit non sans incongruité: à considérer sa complexion, cet agent de sécurité souffre assurément de sévères carences; et je m’étais alors rappelé, Dieu sait pourquoi, les chevilles de jeune fille de la chiffonnière ensanglantée.

Je m’étais trouvé devant les Rothko, cette fin de matinée, et j’avais vu sans voir ces choses peintes à la fréquentation desquelles une éminente fonctionnaire du culte de la culture culturelle m’avait confié qu’il lui avait enfin été donné de pénétrer le sens du caché, et tout ce temps mes boyaux meurtris n’avaient discontinué de me faire communier avec les plaies de l’humanité.

Or siégeant, peu après, aux lieux du mausolée fameux du culte de la culture culturelle, je m’étais avisé de cela que là se trouvait plutôt la beauté que partout je cherchais, combien plus humble et nue que les Rothko, d’un petit pan de mur bleu pervenche taché de sang de cafard écrasé tout pareil au losange de ciel vers lequel j’avais levé les yeux le matin tandis qu’à la 44e Rue on enlevait le corps de la chiffonnière défuntée.

Enfin tout ce que j’avais vraiment vu, ce qui s’appelle voir, durant les trente-trois jours que je venais de passer aux États-Unis d’Amérique, me revenait au fur et à mesure que, déambulant à n’en plus finir dans les rues et les avenues de la cité galactique de New York, je travaillais à tout retourner.

Je m’étais retrouvé dans le quartier de Bensonhurst, sur les traces depuis longtemps effacées de mon occulte compère Thomas Wolfe; de celui-ci j’avais exactement suivi le plan, prenant le rapide de la Quatrième Avenue, descendant à la 59e Rue, y empruntant le courrier routier de Sea Beach, descendant au croisement de la Dix-huitième Avenue et de la 63e Rue, puis cheminant à pied le long de quatre blocs – et c’était là, dans une venelle encombrée de détritus, que j’avais vu, ce qui s’appelle voir.

Deux baleines humaines dans la lumière fauve, et c’étaient deux archanges (un autre jour j’avais été à Red Hook, un autre jour encore vers Erie Basin où l’on repêche les noyés, mais ce n’était pas là-bas que cela m’attendait, c’était là), deux sirènes pachydermiques et cette même émanation d’innocence; deux sorelles, deux jumelles de toute évidence: deux coulées de purée dorée à la Rubens dans le même fourreau rose informe, et cela croisait à la voile, cela se dandinait, cela minaudait, cela se dirigeait en toute inconscience sur l’embuscade de voyous métissés barrant la venelle, et cela ne cillait pas de voir les faces boucanées de soleil noir s’éclairer l’une après l’autre du même sourire équivoque, puis cela passait contre toute attente, cela s’ouvrait un sillage soyeux dans le mur de mauvais garçons, cela figeait sur les babines ensauvagées les horions, les lazzi, les obscénités, tout le bal initial préludant d’ordinaire à l’encerclement de la femelle, à l’embrassement rituel, à l’embrasement sexuel des jeunes mâles faits pour empaler – cela tout fragile et gracile et continuait de se trémousser et de pépier, cela se frayait une allée miraculeuse dans le cuir noir et les peaux balafrées, l’aigre sueur, les arcs bandés, cela s’affirmait simplement comme la fleur au milieu des couteaux.

Un autre soir, au crépuscule mandarine et turquoise d’un des sept jours que je hantai la cité galactique de New York, et c’était sur un banc solitaire du petit square suspendu de Brooklyn Heights faisant face à la mer et aux falaises de pierre et de verre de Manhattan, je me trouvais à resonger à la surexcitation d’un émigré russe rencontré dans un café littéraire de Greenwich Village qui n’avait eu de cesse de m’entraîner dans une partie carrée à la Miller, lorsque, d’une chose l’autre, je me rappelai la bordée carabinée à laquelle j’avais assisté à mon corps défendant, tremblant de fièvre et toussant affreusement dans la fumée et le boucan de l’exécrable Alligator’s Inn de la cité gériatrique de Miami où j’étais descendu le même soir qu’un entier vaisseau de marins; et toute la nuit avait tremblé sous les coups de boutoir conjoints des guitares et des corps endiablés; et voici qu’au matin, par une baie entrouverte du café de l’exécrable Alligator’s Inn, quelque part dans les Tropiques de papier mâché, m’étant traîné jusque-là tout fiévreux encore, affreusement toussant, j’avais vu, ce qui s’appelle voir, Adam et Ève aux corps dénudés qui reposaient tout abandonnés et grandioses, nus et roses, sous un palmier mité de ce simili-jardin d’Éden de série B.

Enfin, revenant au soir très pur qui verdissait dans les orangés, sur le front de mer des hauts de Brooklyn, en la cité galactique de New York, aux États-Unis d’Amérique, j’avais senti en moi se rassembler toutes les images retournées, et je souriais aux années-lumière – dans mon exil et ma nudité solitaire il me semblait tout voir.

 

Jean-Louis Kuffer

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