Qu’en dire ?

2 décembre 08

Ecrire sur ce blog pendant le voyage, c’est prendre le risque d’effacer la part silencieuse de la balade, ce qui ne se résume pas dans un doc radio, moins encore dans un article, pire dans ce qu’on doit aux amis au retour. Qui disparaît derrière le récit.

C’est l’exemple de ce paquebot croisé la nuit en mer, en Espagne. J’avais passé des heures, dans le temps étiré de la mer autour de soi, la nuit & seul sur le pont, avec deux camarades endormis à l’intérieur et poursuivant une lumière rouge. Novice en navigation de nuit, je pensais lumière rouge = feu arrière. Donc je suivais un bateau, et il fallait me déporter, mettons sur la gauche, pourquoi pas, pour le passer en sécurité. Ça pendant des heures et l’autre devant moi encore. Vraiment con d’avoir continué si longtemps, jusqu’à finir par voir, vraiment voir l’arrière d’un bateau de pêche et un type qui sortait fumer sa cigarette.

Feu rouge, ça signifie que l’autre file perpendiculairement à votre propre ligne, vers la gauche. Donc je l’ai poursuivi. A la fin, quelques secondes avec le marin fumant sa clope en tête à tête et l’autre s’est effacé. A sa place il y avait une étrave, une fine, haute comme notre mât il m’a semblé (12 mètres?), à 1m50 environ de moi, pas  plus, et les vagues qui giclaient de chaque côté.

Nous avons été happés du bon côté de l’étrave, avons filé le long de la coque et les autres sont sortis en gueulant, l’ont fermée vite, voyant ça défiler. L’un d’eux avait pris quelques secondes, étrangement, pour mettre ses chaussures. En caleçon & chaussures, pensant que j’étais tombé à l’eau.

J’ai souvent dit cette histoire. Je la sais exacte. Mais très vite le véritable souvenir, l’image de l’étrave, la vague: tout ça a disparu et j’en garde mon seul récit, qui varie très peu. Et ce doute étrange, quand elle revient, en ne retrouvant pas l’image…

Si la cervelle efface d’elle-même certains souvenirs, c’est aussi un rôle du récit. Il se pose à la place de.  Il ordonne, il couvre. C’est contre ça qu’on écrit, ce que certains font à vue sur Internet, faut oser.

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